C’était en 1924, c’était les années folles !

"Bal Nègre de la rue Blomet"
"Bal Nègre de la rue Blomet"

L’aventure du Bal de la rue Blomet commence en 1924. Jean Rézard des Wouves, candidat antillais à la députation, installe son QG de campagne au 33, rue Blomet, dans le 15e arrondissement de Paris, près de Montparnasse. Ancienne ferme du XIXe siècle, le lieu a d’abord été reconverti en commerce de vins puis en cabaret.

Pour attirer et retenir le maigre auditoire à ses meetings politiques, Jean Rézard, meilleur musicien qu’orateur, se met au piano et joue avec grand succès la musique de ses origines antillaises.

La génération des Années folles est alors avide de distractions sur fond de musique et rêve d’un monde nouveau en réaction aux souffrances de la Grande Guerre. On se passionne frénétiquement pour les cultures inédites et les nouvelles esthétiques comme le Surréalisme, le Dadaïsme, le Jazz, les Arts Déco …

Les réunions électorales de la rue Blomet se transforment spontanément en soirées musicales et dansantes et deviennent permanentes. Plus doué pour le spectacle, Jean Rézard renonce à la politique et institue un bal régulier avec la bénédiction du propriétaire, un Auvergnat dénommé Jouve.

La Biguine du Bal Blomet

Robert Desnos, qui habite quelques mètres plus loin dans les ateliers d’artistes du 45, rue Blomet le renomme ‘Bal Nègre’ et en assure la promotion dans un article publié dans le quotidien Comoedia :

« Dans l’un des plus romantiques quartiers de Paris, où chaque porte cochère dissimule un jardin et des tonnelles, un bal oriental s’est installé. Un véritable bal nègre (…) où l’on peut passer, le samedi et le dimanche une soirée très loin de l’atmosphère parisienne. C’est au 33 de la rue Blomet, dans une grande salle attenante au bureau de tabac Jouve, salle où, depuis bientôt un demi-siècle, les noces succèdent aux réunions électorales. »

"Couple au Bal Nègre" - Brassai
"Couple au Bal Nègre" - Brassai

« Cette période, raconte le violoniste-clarinettiste martiniquais Ernest Léardée (1896-1988), futur roi de la Biguine qui succède à Jean Rézard, est probablement la plus folle que j’ai vécue. Ce bal était le point d’attraction de la capitale… et pas un étranger ne quittait Paris sans être venu passer au moins une soirée dans ce lieu inhabituel ». C’est en effet par autocars entiers que les touristes affluent, obligeant Léardée et Jouve à instituer un véritable et incessant roulement entre les groupes de touristes et les attractions. L’adresse était devenue si célèbre à Paris qu’il suffisait de dire « 33 … » au chauffeur de taxi pour qu’il ajoute « … rue Blomet ».

Le Bal Blomet et les artistes de Montparnasse

Les artistes des années folles fréquentent assidument le Bal Blomet pour jouir de l’ambiance exotique : on y croise Joséphine Baker, Maurice Chevalier, Mistinguett, Foujita, Kiki de Montparnasse accompagnée de Man Ray ou Alexander Calder. Les écrivains Henry Miller, Ernest Hemingway, Francis Scott Fitzgerald s’y retrouvent, de même que Jean Cocteau, Paul Morand, André Gide ou Raymond Queneau. Les peintres Joan Miro, Piet Mondrian, André Masson, Francis Picabia, Jules Pascin, Moise Kisling et Kees van Dongen accompagnent Robert Desnos et leurs amis surréalistes. Le Prince de Galles, futur Édouard VIII s’échappe d’une cérémonie officielle pour s’y encanailler et offre de généreux pourboires aux musiciens.

La clarinette et le saxophone de Sidney Bechet retentissent dans la salle de bal qui accueille plus tard les personnalités qui feront la légende des cafés et des caves de Saint-Germain-des-Prés : Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, Boris Vian, Albert Camus, Jacques Prévert ou Mouloudji. Maurice Merleau-Ponty y courtise Juliette Greco.

"Hommage au Bal Blomet" - Zapata
Hommage au Bal Blomet - Zapata

Dans son autobiographie La Force de l’âge (1960), Simone de Beauvoir décrit ainsi les soirées du Bal de la rue Blomet: « Le dimanche soir, on délaissait les amères élégances du scepticisme. […]. J’aimais regarder les danseurs; je buvais du punch ; le bruit, la fumée, les vapeurs de l’alcool, les rythmes violents de l’orchestre m’engourdissaient ; à travers cette brume je voyais passer de beaux visages heureux. Mon coeur battait un peu plus vite quand explosait le quadrille final : dans le déchaînement des corps en fête, il me semblait toucher ma propre ardeur de vivre. »

En 1928, un célèbre fait divers défraie la chronique. Jane Weiler, fille d’un riche industriel, tue son mari au retour d’une nuit qu’ils avaient passée à ce bal. La presse ne manque pas de s’emparer de cette affaire pour stigmatiser la vie de plaisir facile menée par les mondains et la haute société bourgeoise. Lors du procès de Mme Weiler, le journal Détective imprime la manchette suivante : « Du Bal Nègre aux assises ».

“Le Bal Ubu”

Lieu de fête sans fin, c’est au Bal de la rue Blomet qu’en 1929, Mado Anspach organise la soirée mémorable du « Bal Ubu », dernière grande fête de Montparnasse:

« Là [au Bal Blomet], Montparnasse s’initiait à la biguine. Robert Desnos habitait la maison voisine. Un article dans Comoedia avait lancé cet établissement. Youki parut au Bal Ubu déguisée en reine, avec une robe à traîne et de longues nattes blondes. Kiki menait la danse, infatigable et débraillée. Le peintre Foujita était déguisé en fille publique. Un tonneau avait été mis en perce et le champagne se distribuait par bouteilles ; c’était au printemps 1929. »

Durant la Seconde Guerre mondiale, l’occupant interdit les activités du Bal Blomet, qui reprennent entre 1945 et 1962 avec d’autres orchestres, mais sans retrouver ni l’aura, ni le succès d’antan. L’établissement tombe progressivement dans l’oubli et devient un restaurant-tabac jusqu’en 1985 sous le nom « Le Blomet ». Il se transforme ensuite en club de musique latino-américaine, « l’Opus Latinos », puis un club de Jazz, « le Saint-Louis Blues », avant de fermer ses portes en 2006.

Jean Gabin au 33 dans "Touchez pas au grisbi"
Jean Gabin au 33 dans "Touchez pas au grisbi"

Une source d’inspiration

Le Bal Blomet a inspiré de nombreux artistes, les peintres Kees Van Dongen (Joséphine Baker au Bal Nègre, 1925) et Francis Picabia (Bal Nègre, 1947), le dessinateur Paul Colin ou les photographes Brassaï (1930) et Elliott Erwitt (1952). Le cinéaste Jean Grémillon, dans son film La Petite Lise (1930), met en scène le Bal Blomet avec ses musiciens et ses danseurs dans leur propre rôle. En 1954, Jacques Becker y filme Jean Gabin et Jeanne Moreau dans Touchez pas au grisbi. Les écrivains l’utilisent comme décor, parmi lesquels Léo Malet (Les eaux troubles de Javel, 1957), San-Antonio (1957, Des gueules d’enterrement, où l’on apprend que les Bérurier habitent rue Blomet, au-dessus du Bal Blomet) ou Gilles Schlesser (Rose de Paris, 2014).

Ils ont connu le Bal Blomet… et vous ?

ProgrammationLa Table du BalGalerie photoFacebookContact